La Conversation

Auteur : Jean d’Ormesson

Pays : France

Genre : Roman historique

Editeur et collection : Editions Héloïse d’Ormesson

Pages : 120

Publication : 22/09/2011

Date de la critique : 05/11/2011

 

L’Histoire offre des moments où elle semble hésiter à prendre son élan. (…) C’est un éclair de cet ordre que j’ai tenté de saisir : l’instant où Bonaparte, adulé des Français qu’il a tirés de l’abîme, décide de devenir empereur.

 

Jean d’Ormesson est un écrivain ambitieux. Dans La Conversation, il se propose d’entrer dans l’intimité d’un des personnages les plus célèbres de l’Histoire, au moment précis où Bonaparte décide de devenir Napoléon.

 

Le défi que s’est lancé l’Immortel est doublement périlleux. Il s’agit d’abord de respecter l’Histoire, dans les faits mentionnés comme dans les gestes des protagonistes ; la crédibilité du propos en dépend. A cet impératif s’ajoute l’exigence littéraire de concilier langage du début du XIXe siècle et lecteurs du XXIe, récit d’une période extrêmement riche en événements et narration vivante et accessible aux néophytes.

 

Alors, d’Ormesson innove. Il surprend, en imaginant ce dialogue entre celui qui n’est encore que Premier consul et son second, Cambacérès, là où les lecteurs réguliers de l’académicien sont habitués à des textes denses, aussi fournis en réflexions qu’en détails. Surtout, il réinvente un style – celui du dialogue imaginaire entre deux personnages historiques de premier plan à un moment-clé de l’Histoire – en faisant réellement parler son principal protagoniste. De fait, d’Ormesson n’écrit véritablement que les lignes de Jean-Jacques Régis de Cambacérès, car, à l’opposé, tous les mots prêtés au Premier consul ont été prononcés par lui dans une circonstance ou une autre.

 

Nous sommes donc conviés au palais des Tuileries, au début de l’hiver 1803-1804. A l’issue d’une séance de travail entre les deux premiers personnages d’une France se relevant à peine des tourments révolutionnaires, le citoyen Premier consul Bonaparte, général de génie aux victoires déjà innombrables, retient le citoyen Deuxième consul Cambacérès, juriste de renom et rédacteur au premier chef du Code Civil. Un instant déconcertant en raison de sa forme surannée, ce dialogue au ton bicentenaire brise rapidement la glace avec ses spectateurs en commençant tout naturellement par quelques plaisanteries et commérages. On s’y moque du Troisième consul, Lebrun, on y médit de Talleyrand, on y persifle même au sujet des caprices de l’entourage du futur Empereur, ce dernier se déclarant plus épuisé par les chamailleries de sa fratrie que par ses fonctions : je passe mon temps à m’occuper d’affaires de cœur (…) et des problèmes futiles qui m’accaparent à longueur de journée. Ce premier temps de la conversation est doublement bienvenu, qui rend le dialogue entre les deux proches réaliste et accessible et permet de distiller sans lourdeur les éléments de contexte nécessaires.

 

Le sujet du débat central apparaît comme les autres sujets de conversation, sans annonce en grande pompe, au détour d’une phrase. L’échange entre les deux protagonistes reste vivant, en dépit de la gravité croissante du propos. Le choix de Cambacérès pour donner la réplique au Petit Caporal s’avère judicieux à plus d’un titre : l’homme est intelligent, cultivé, civil et juriste ; révolutionnaire de la première heure, il faut à la fois le convaincre et recueillir son expertise. Par ses questions, il permet à la réflexion napoléonienne de se développer ; par les répliques que Jean d’Ormesson lui fait prononcer, il distille un humour fin qui ajoute au dynamisme de la lecture.

 

La Conversation se laisse suivre avec une légèreté étonnante, qui contraste avec les innombrables thèmes qu’elle aborde par les citations de Napoléon Bonaparte sur le pouvoir, la grandeur, la politique, l’ambition, le destin, la France et la marche de l’Histoire. Jean d’Ormesson réussit un sans-faute, satisfaisant l’historien tout autant que le littéraire. J’aime la vitesse, confie Bonaparte à son interlocuteur ; d’Ormesson lui rend hommage avec les phrases courtes, le style nerveux, les répliques incisives de ce court opus ; surtout, il lui rend justice en nous le présentant aussi extraordinaire que fondamentalement humain.

 

Etoiles : ***

 

Rodolphe Soulié

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