La Chute

Auteur : Albert Camus

Nationalité : Français

Genre : Roman

Editeur : Gallimard Folio

Publication : 1956

Date de la critique : 26 Septembre 2011

 

On peut pressentir face à ce monologue une intrigue minimale et un haut potentiel psycho-philosophique. La peur de l’ennui guette, que seule rassure la fine épaisseur de l’ouvrage…

 

Il n’en est pourtant rien, et le lecteur plonge rapidement au plus profond de ce « je » camusien qui s’étale avec un style fluide et incisif dans un bar sordide d’Amsterdam, face à un interlocuteur dont on devine les questions et les réponses sans jamais les entendre. A l’opposé du Sisyphe heureux, des sentiments de révolte et d’espoir, le héros (ou anti-héros) Jean-Baptiste Clamence qui s’auto-proclame « juge-pénitent » explore une brèche que Camus ne semble pas vouloir combler par une réponse ou une solution : le jugement des autres sur soi d’une part, et de sa propre conscience d’autre part, double regard permanent bien plus lourd et sans pitié que le jugement désormais déchu d’un quelconque Dieu.

 

Jean-Baptiste biblique des temps modernes prêchant dans le désert nocturne de la ville, Clamence décrit ainsi la chute morale et sociale de son existence à partir d’un évènement fondateur mettant en abyme le titre du livre : une jeune fille se suicide en sautant d’un pont au moment où il le traverse. Il voit la scène mais ne fera rien. Avant cela, on sourit face à la description presque caricaturale que Clamence fait de lui-même, avocat à l’orgueil démesuré et alimenté par une moralité de façade qui ne lui sert qu’à intensifier l’amour qu’il se porte à lui-même.

 

Après, on s’englue avec lui dans la déchéance que déclenche sa prise de conscience. Refuge dans le vice, sentiment d’absurde, inhumanité assumée…le tout conté avec une lucidité sans concession sur fond troublant d’indifférence. « Il est trop tard, maintenant, il sera toujours trop tard. Heureusement ! ». Ainsi se clôt cyniquement cet appel à la responsabilisation et à l’honnêteté intellectuelle, qui illustre si bien la difficulté du rapport à l’Autre et au sens de ses propres actes.

 

Jugement implacable sur l’Homme et les fausses valeurs, on se relève de cette chute avec un malaise certain mais constructif si l’on décide comme Camus « par le seul jeu de la conscience de transformer en règle de vie ce qui est une invitation à la mort. »(Le mythe de Sisyphe). Et de refuser, contrairement à Clamence, le suicide. Au lecteur, véritable interlocuteur de ce pénitent étrange et froid, de se retrouver au détour des anecdotes et des réflexions du récit, puis de prendre le relais de ce « je » une fois le livre refermé, dans une introspection entre jugement et confession.

 

Etoiles : ***** "Chef d'oeuvre"

 

Magali Valente

Écrire commentaire

Commentaires: 0