Auteur : Albert Cohen
Pays : France
Genre : Roman
Editeur et collection : Gallimard, NRF
Pages : 853
Publication : 1968
Date de la critique : 16/01/2012
Il est toujours un peu impressionnant de se lancer dans la critique d’un monument de la littérature. Mais finalement, le simple fait d’être lecteur donne la légitimité nécessaire pour parler d’un livre : la légitimité de son ressenti face à une œuvre, si monumentale soit elle.
Et face à Belle du Seigneur, il est intéressant de comparer ce ressenti après une lecture à 18 ans et une lecture à 26 ans. Car le propre d’un chef-d’œuvre est notamment sa capacité à nous suivre tout au long de notre vie.
Que l’on ait 18 ou 26 ans, Albert Cohen fascine par son art de créer des personnages et de nous en faire partager la vie intérieure. On s’égare et se découvre essoufflé après avoir suivi un monologue d’Ariane, enfermé avec elle dans sa salle de bains embuée, ajoutant de l’eau chaude dans son énième bain de la journée tout en évoquant la vie des animaux. On s’ennuie avec Adrien Deume sous les ors du Palais des Nations, décomptant ses allers et retours aux toilettes, trouvant toutes les raisons pour ne pas se lancer à l’assaut des dossiers et caressant en rêve de futures promotions. On se convainc avec Antoinette Deume de nos bons sentiments chrétiens et on trouve si « jeuli » les faits et gestes des reines et princesses d’Europe.
Mais surtout, à 18 ou 26 ans, on ne peut retenir un sourire d’admiration et de compassion devant le beau Solal se débattant avec l’amour, denrée périssable qu’il voudrait mettre sous verre. On est ébloui et désolé face à ses robes de chambre en soie et ses chapelets de santal (qu’il partage avec son créateur), son cynisme qui laisse toutefois transparaître son espoir de trouver un amour pur et éternel, ses rêves contradictoires de deux amants partageant un amour presque filial tout en restant des étrangers se découvrant chaque jour. Cependant, à 26 ans, on ressent de manière plus pressante toute l’impossibilité de sa quête. Comment faire résister son amour au temps sans se confier à sa bien-aimée, sans se livrer à elle, sans lui montrer son vrai visage, ses faiblesses et sa triste humanité ? Enfermé dans un monde de romantisme et de passion de plus en plus artificielle, on se sent avec lui prisonnier de cet amour qu’il voudrait ultime et magnifique : « D’ailleurs, même à Venise, ce serait eux qu’ils retrouveraient. ».
Et pourtant, pourtant, le discours du Ritz et sa fustigation des « babouineries », sa moquerie de la « demi-douzaine d’osselets » buccaux, attributs nécessaires à toute séduction …en quelques pages, Solal déconstruit le mythe de Don Juan et on se dit qu’il part ici avec la lucidité nécessaire pour un amour neuf et véritable, libéré des considérations animales et des conventions sociales. Mais en refusant d’impliquer sa compagne dans ses turpitudes et ses doutes, il bâtit lui-même le tombeau magnifique et somptueux de leur amour.
Cependant on ne peut lui en vouloir longtemps. Comme son créateur, Solal porte un regard si tendre sur ses semblables, « futurs cadavres », qu’il fait de nous ses « frères humains », membres d’une grande famille macabre qui feint de ne pas savoir qu’elle va mourir.
Et pour ceux qui douteraient encore de cette humanité débordante de l’auteur, vous trouverez dans les images suivantes toute la douceur d’un fils parlant de sa mère, d’un homme parlant de ses frères :
http://www.rts.ch/archives/tv/culture/entretiens/3467539-albert-cohen.html
Il y a des moments qui sont beaux, que l’on ait 18, 26 ou 80 ans.
Etoiles : ***** « Chef d’œuvre »
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